Nous n'avons rien à faire de ce qui se passe dans d'autres pays, ce n'est pas notre affaire. Nous avons assez de nos propres problèmes!
- Il y a beaucoup trop d'étrangers en Suéde, on ne peut pas les recevoir tous. Il faut les renvoyer!

Voilà quelques points de vue qui ont réuni les membres du Théâtre Uno. On pourrait dire que l'existence de ce genre de propos est une des pierres angulaires de notre activité; tout simplement une de nos raisons d'être.
Mais une pierre angulaire a contrario, qui s'est révélée très commode à retourner contre l'envoyeur. Notre but est de remplacer ce genre de propos par des jugements de valeur, des jugements éclairés.
C'est donc notre intérêt pour les pays dits en voie de développement, et pour l'image internationale de la Suède, peut tre un peu abîmée, qui nous a réunis.

C'était en 1977 et nous avions eu le temps de renconter pas mal d'amis nostalgiques - du Chili, d'Uruguay, d'Argentine...
En un mot, notre engagement nous portait vers les questions internationales et nous savions un certain nombre de choses que nous voulions communiquer aux autres.
Nous cherchions un groupe cible qui soit capable de comprendre une perspective mondialiste de l'existence, et bien entendu nous souhaitions atteindre la plus grande audience possible.
Nous avons choisi la neuvième année de l'école de base, la dernière étape avant que la ségrégation s'instaure pour de bon. De plus, nous avons trouvé un moyen d`expression efficace: le theâtre.

Malheureusement, ni te théâtre ni I'étude des pays en développement sont en général des thémes très populaires parmi les jeunes Suédois de 15 -16 ans. A certains points de vue, ils constituent un public tout á fait ingrat, en particulier si on veut avoir devant soi un auditoire d'avance bien disposé.

Il y a quelques années, des gens de théâtre cubains nous ont accompagnés dans une école. Après la représentation, alors qu'ils étaient encore dans la salle à applaudir, une bonne moitié de l'assistance était déjâ allée prendre position au restaurant de l'école. Nos invités ont été surpris du comportement du public quelle impolitesse de la part de ces jeunes, pensaient-ils, alors qu'on leur offre le théâtre pendant les heures de classe, dans leur propre école!

Le théâtre scolaire sur place pour les jeunes Suédois, qui est notre principale tâche depuis une bonne dizaine d'années, tient assez du match de football. Nous ne jouons jamais sur notre terrain. L'ennui, c'est que nous avons souvent deux ou trois buts de retard dès le début; quelquefois c'est encore pire, d'autres fois on aboutit logiquement â un match nul, ce que nous enregistrons avec joie. Ils'agit d'arriver au moins à faire match nul avant la mitemps, et autant que possible d'avoir pris nettement l'avantage.

Un chapitre de "La signification du masochisme dans le théâtre suédois pour les jeunes"? Non, pas du tout. Imaginez la satisfaction que peut donner une victoire arrachée sur le terrain de l'adversaire, par rapport à un triomphe acquis d'avance chez soi!
Dans l'ensemble, nous prenons évidemment beacoup de plaisir à faire du théâtre pour les jeunes. Il va de soi qu'on ne pourrait pas jouer pour un public qu'au fond on n'aimerait pas! La résistance naturelle des jeunes est féconde, ils répondent. La rencontre entre les spectateurs et le comédiens est au plus haut point vivante. Leurs réactions sont immédiates. Ils n'ont pas peur d'intervenir, il se permettent de participer bruyamment à l'action et ils n'ont pas peur de rire de façon à ce que ça s'entende. Nous épiçons toujours nos histoires violentes d'une bonne dose de burlesque. L'humour ouvre la voie au sérieux.

Quand parfois les applaudissements et les commentaires encourageants sont parcimonieux, comme le jour où les Cubains étaient avec nous, on enregistre malgré tout des réactions, mais différentes, à la manière des adolescents suédois - "Bien travaillé", dit quelqu'un, un autre dit merci à la dérobée dans le couloir, un troisième fait un signe de sympathie dans la file d'attente du restaurant.

Eh oui, ils ont leur manière - et leur coquille. Quelquefois la coquille est devenue si dure - à force de regarder la télévision, la vidéo, d'aller au cinéma et d`avoir des écouteurs sur les oreilles - qu'ils ne réalisent même pas que nous sommes vivants. Ils ont l'habitude de bavarder et de faire du bruit - ça n'a jamais dérangé Clint Eastwood!
Et ils sont tout étonnés quand nous leur faisons comprendre, par divers procédés, que la qualité du spectacle dépend beaucoup d'eux.

Pour toucher ce public réputé difficfle mais tellement enrichissant, il s'agit aussi de choisir sa tactique avec soin. Celle que nous avons choisie (plus exactement: que nous avons acquise à force de travail pratique parmi les jeunes) est liée àcette forme de théâtre d'animation que nous pratiquons. Dans notre cas, elle consiste à prendre un contact personnel avec nos spectateurs avant la représentation, et à faire suivre la séance d'une discussion sur le théme de la pièce, en établissant des parallèles avec notre propre réalité, souvent au moyen d'un "théâtre de statues" dans l'esprit d'Augusto Boal.

Le nombre de spectateurs nous semble maniable quand il se situe aux environs de 75 personnes, d'autant plus que nous jouons extrémement près du public. Et nous ne lui permettons pas toujours de rester passif. Nous chargeons les spectateurs d'incarner toutes sortes de choses, depuis un meuble jusqu'à un personnage désigné, selon la situation de la scéne que nous jouons. Cette participation du public à l'action - souvent très passagère - s'est révélée être ce que les jeunes apprécient le plus chez nous. Autre avantage: on se souvient mieux quand on a soi-méme participé.

Quoi qu'il en soit de l'importance de la forme, une chose encore plus importante est que nous sommes au sens le plus strict du terme un ensemble théâtral libre. Nous ne sommes mandés par personne. Notre théâtre traite de ce que nous mêmes jugeons important de dire. Et s'il y a une chose que les adolescents décèlent, ce sont les adultes qui viennent faire des leçons de morale qui sonnent faux. Pour aimer ce que nous faisons, il faut qu'ils sentent chez nous un engagement profond et personnel.

Nos thémes sont internationaux, mais le public auquel nous nous adressons est au plus haut point suédois, et notre objectif est entre autres de faire que l'on entende moins de phrases comme celles qui sont citées au début de cet article.

Carl Harlén 1990